Un mot de l'éditeur

Publié le par Aurélie Delfly, Chloé Morcellet, Ronan Joubaud

Daniel Arsand , éditeur de La Saison des adieux (Phébus), nous présente sa rencontre avec l’auteur, Karel Schoeman, qui a bouleversé sa vie professionnelle autant que personnelle :

     « C’est l’amitié qui m’a conduit à Karel Schoeman. J’étais à peine un éditeur, je n’avais pas plus de six mois de métier, je n’étais rien, j’étais juste en attente d’une rencontre, d’une joie, d’un éblouissement. Une amie, Virginie Haye, me conseilla un livre, et j’eus mon éblouissement. Ce livre avait pour titre En étrange pays et son auteur pour nom Karel Schoeman. Dans ma vie de lecteur, ou mieux : dans ma vie tout court, il y avait eu Virginia Woolf, Cesare Pavese, Don Delillo. Avec Schoeman je sus de nouveau ce qu’est un coup de foudre en littérature. Une rencontre absolue, une rencontre amoureuse, en somme.
    Aimer un livre, une œuvre, c’est physique, du moins il en est ainsi pour moi. On lit, on tourne les pages, on avance comme en une forêt profonde, on est dans un unique mouvement en un territoire inconnu et chez soi. On peut parler d’un miracle.

    En étrange pays, ce premier roman de Schoeman que j’ai donc lu, je l’ai souvent comparé à un fleuve. Un fleuve qui serait fait de silence, de mots et de temps suspendu. On songe à l’immobilité et à une crue, les deux constituées de petits riens, de cristaux d’âme, pourrait-on dire, mais ces petits riens, ces cristaux ont une respiration. Ils déclenchent une lame de fond, ils ne vous laissent pas en paix, ils sont magnifiquement vivants. La vie y est poudroiement, la mort y règne, blanche, sournoise, impalpable. Nous sommes dans ce livre face à l’interprétation d’un monde, du monde, nous sommes dans l’indicible et l’évidence.
    Je pourrais aligner les mêmes phrases au sujet de La Saison des adieux, cette ample succession de conversations, d’adieux, d’infimes et fatales déchirements. On est au Cap. On pourrait être n’importe où, je veux dire dans n’importe quelle ville où la violence rôde, où la haine frappe, une ville devenue royaume du chaos. Une ville assiégée par la colère et parcourue par la répression. Très peu d’écrivains contemporains ont su capter si totalement le souffle de leurs personnages, à dire le jour et la nuit se confondant par la folie des hommes, à dire l’extrême solitude qui colonise et ronge chaque être.
    Retour au pays bien-aimé a paru cet automne. Plus de fleuve, mais un désert où peinent à se faire entendre la colère et le désir d’un ailleurs, où tous les dés sont pipés, où il n’y a pas de retour à quoi que ce soit ni de pays bien-aimé. En revanche ce désert est tissé de mélancolie, de renoncement et de peur. Oui, c’est un grand livre sur la peur. Il faut plus que du talent que sourde du dialogue le plus plat qui soit l’inquiétude et l’effroi. C’est là, sous les mots, entre eux, que tout se joue, que naît le silence et le cri.
    Pour moi, Karel Schoeman est un génie.
    Tout est là, oui, tout est dit, oui, tout advient parce qu’une voix s’élève, une voix à nulle autre pareille et qui tantôt clame tantôt murmure ce qu’est vivre sur cette terre qui est la nôtre.

 
    Merci encore et encore d’avoir attribué le prix Amphi à La Saison des adieux et à Pierre-Marie Finkelstein, celui qui a su si bien traduire la moindre inflexion de cette voix dont j’ai parlé plus haut. Qui a su rendre la tragique beauté du texte original.
    Merci, oui, merci, vraiment. »
 

Daniel Arsand

Publié dans Les Lauréats 2006

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